Ève
Le titre est donné par le jury ; il n’est pas pris en compte à la correction.
– Que tu es jolie, toi !
Ève s’adressait à la perruche qui s’était posée sur sa fenêtre. Dodue dans son plumage vert-jaune, l’oiselle, peu farouche, arborait de délicats traits noirs qui dessinaient un masque autour de son bec et de ses yeux sombres.
– Oh, tu t’es maquillée ? Tu es vraiment jolie comme ça !
La perruche se rengorgea, frétilla, dansa d’une patte sur l’autre, à l’évidence sensible à la flatterie. Elle ignorait qu’Ève aurait envoyé le même compliment à un moineau, une hirondelle, un papillon, une coccinelle, un matou errant, bref à n’importe quelle créature qui se serait aventurée sur les jardinières de son balcon, car Ève trouvait tout joli : Bruxelles, son quartier, son immeuble, la place aux oiseaux, son appartement, ses meubles, sa chatte Barbouille, ses différents amants.
Jamais elle ne relevait les aspects répugnants de l’existence. Ainsi n’avait-elle pas remarqué que son domicile manquait d’un ascenseur ni que les volatiles exotiques polluaient la place d’Arezzo. Elle n’avait pas non plus repéré en Barbouille un félin braque, hystérique, tyrannique, qui déchirait les tissus pendant son absence et marquait les meubles de son urine – elle se contentait de demander à Mabel de nettoyer puis de changer régulièrement rideaux, coussins, dessus-de-lit, fauteuils. Pas davantage elle n’avait conceptualisé que ce qu’elle appelait ses histoires d’amour pouvait être baptisé d’un nom plus infamant : chaque fois en effet, les messieurs qui l’adoraient étaient âgés, nantis, et lui offraient beaucoup d’argent… L’idée qu’elle fût une poule de luxe ne l’effleurait pas. Une fois pourtant, lorsque cette invective était arrivée à ses oreilles, elle avait secoué ses ravissantes boucles blondes, éberluée, puis conclu que la femme qui l’assaillait souffrait, à un doigt d’éprouver de la compassion envers cette infortunée qui broyait du noir au point de devenir inique et vulgaire.
Ève ne comprenait pas la méchanceté. Et, comme ce qui la déstabilisait relevait forcément de la méchanceté, elle haussait les épaules, sourde aux reproches, poursuivant son chemin d’émerveillement. Pourquoi aurait-elle perdu son temps à connaître (ou connaitre) l’inconnaissable ? Elle n’était pas idiote, tout de même !
Le soleil chauffait les arbres de la place et les oiseaux murmuraient, telle une eau frémissante.
– Quelle jolie matinée !
SCHMITT, Éric-Emmanuel, Les Perroquets de la place d’Arezzo, Paris, Éditions Albin Michel, 2013.
Les formes entre parenthèses sont celles de l’orthographe rectifiée de 1990.