De terre et de fer
Le titre est donné par le jury ; il n’est pas pris en compte à la correction.
J’aimais sa présence silencieuse. Parfois il me donnait rendez-vous en haut d’un terril qui surplombe la ville, le sentier était noir et dévoré par les ronces, j’arrivais à court d’haleine, il me disait : regarde. Sur ces hauteurs le ciel était ouaté de nuages roses et le vent plus frais et plus libre faisait frémir les bouleaux sauvages. En bas nous regardions la ville émerger de la brume avec ses encaissements de toits, ses cheminées d’usines, ses bretelles autoroutières, le pointillé argent de son cours d’eau canalisé. Un long temps nous demeurions sans rien dire puis nous redescendions l’un derrière l’autre, nos souliers pleins de gravillons noirs.
D’autres fois il m’attendait au cœur d’une galerie commerçante absolument déserte ou dans une station de métro qui n’avait de métro que le nom. Quelques rôdeurs et quelques voyageuses y laissaient traîner leur vacante beauté et l’on entendait piauler les trams au fond des galeries souterraines comme les crissements lointains de la mélancolie. Ressortis à l’air vif nous empruntions le promenoir qui longe le canal et traversions sans un mot l’interminable friche industrielle. L’eau brune écumait aux écluses, nous marchions dans le couloir noir de la Grande Industrie d’autrefois, toujours agonisante, secouée de soubresauts : vieilles aciéries à-demi closes, imbroglio de passerelles, pipe-lines, silos, clôtures, plates-formes oxydées, entrepôts couverts de suie (où pendaient des écriteaux hagards : Interdit aux pacemakers) tandis que la pince-araignée d’une grue extrayait du ventre d’une péniche un amas dégoulinant de ferrailles qu’elle déchargeait sous un hangar dans un bruit de dévalement métallique furieux et funeste qui déchirait l’air. Personne n’habitait ces rives sinistres hormis le batelier et le grutier qui nous regardaient sans nous voir depuis leur cabine de verre. Après le promenoir nous obliquions sur l’ancien chemin de halage puis pointions vers une immense tour de refroidissement, totalement désaffectée, mais dont l’espace intérieur vide (tel un gigantesque sarcophage, une cathédrale des temps indéfinis) était miraculeusement ouvert aux errants, aux glaneurs de sensations extrêmes et aux âmes perdues que nous étions.
Longtemps, moi qui ai pourtant l’esprit clair et me couche de bonne heure, je ne saisissais pas vraiment l’objet de ces rendez-vous étranges, expéditions entre chien et loup, pérégrinations à l’aube, longues stations debout sous le soleil de midi...
EMMANUEL, François, Petites pratiques de l’utopie, Namur, Institut du Patrimoine wallon, 2011, pp. 157-158.
Les formes entre parenthèses sont celles de l’orthographe rectifiée de 1990.