Coup de vent à Bruges
Le titre est donné par le jury ; il n’est pas pris en compte à la correction.
Je pense à la surprise que nous valut un jour une simple bourrasque d’été. C’était au fort du mois d’août, à la fin d’une après-midi de chaleur accablante. A l’instant où tout a commencé, nous étions fort occupés, ma grand-mère et moi, à longer la rue aux Laines au plus près des façades pour gagner notre pâtisserie habituelle de la Grand-Place. Nous n’étions plus qu’à quelques dizaines de mètres de la boisson fraîche dont nous rêvions, lorsque, sans qu’aucun signe l’eût annoncé, le jour s’obscurcit brusquement. Il y eut quelques secondes de suspens absolu. Puis, tout arriva à la fois : le coup de vent fut si brutal que le chat à la botte dorée qui figurait l’enseigne d’une bourrellerie toute proche fit, dans un horriblement (sic) grincement de ferraille, le tour complet de la potence à laquelle il était accroché ; plusieurs volets claquèrent ; une rafale de poussière nous gifla le visage et la toque de ma grand-mère s’envola sans esprit de retour vers le pont Saint-Jean-Népomucène.
Mais le véritable spectacle était au ciel : un extraordinaire printemps de couleurs était en train d’y fleurir dans l’épanouissement d’une exquise aurore. Le soleil et le vent taillaient dans de somptueux nuages de larges coupes de lumière diffuse qui retombaient en profusion de palmes sur les façades. Même les plus austères, celles qui affectent des allures de forteresses en se drapant dans leur raideur gothique, esquissaient une manière de sourire. Quant aux autres, les fines, les coquettes, les futées, avec leurs encorbellements dorés, leurs enjolivements de pierre autour des fenêtres et leur pignon de briques à redents qui m’avaient toujours inspiré des envies d’escalade, elles semblaient prêtes à entamer un pas de danse autour des halles et du beffroi.
Sous les ébouriffements de la risée qui continuait à embouquer les rues avec des grommellements de harde en furie, c’était le désastre aux étalages et aux terrasses : on n’y comptait plus les parasols arrachés, les chaises mises à mal. Mais tout le monde semblait prendre les choses avec bonne humeur. Même les passants qui avaient décidé de poursuivre leur chemin à tout prix en s’arc-boutant contre le vent, pliés en deux comme par une souffrance, une main au ventre, l’autre au chapeau, gardaient la force de plaisanter en s’interpellant d’un trottoir à l’autre.
Chacun paraissait admettre que les contrariétés engendrées par ces incidents étaient peu de chose en regard de la jubilation qui leur enchantait l’esprit. Je constatai qu’un certain nombre de promeneurs s’étaient immobilisés tête levée pour ne rien perdre du ballet des clartés voletantes, de la retombée en gerbe des ramures de lumière que le soleil peigné par le vent dispersait sur les toits. Ajoutons que la bourrasque avait eu raison en quelques instants de la stupeur d’étuve dans laquelle la ville baignait depuis près d’une semaine. En somme, tout le monde était très content.
BERTIN, Charles, La petite dame en son jardin de Bruges. Récit. Arles, Actes Sud, 1996, pp. 75-78.
Les formes entre parenthèses sont celles de l’orthographe rectifiée de 1990.